
POZYTYW 08-09/2006
"Fin
de saison : Transfotografia w Trójmiescie"
[photo:] Transfotografia / Territoires de
Fiction
[texte:] Marta Eloy Cichocka
[titre:] Fin de saison : Transfotografia w Trójmiescie

Le pronostic pour les photographes et photo amateurs : le beau temps
pour les festivals s’annonce! Nous avons à peine eu le
temps de respirer après les émotions des festivals à
Lodz et Cracovie, et voilà qu`un nouveau concurrent du Photo
Festival de Lodz et du Mois de la Photo à Cracovie, parfaitement
placé à la charnière de l’été
indien et l’automne polonais, est apparu. C’est Transfotografia,
un projet franco-polonais, dont le nom rappelle celui du festival
lillois Transphotographiques, de plus en plus connu. L’initiateur
du festival à Triville est Olivier Spillebout, chef d’équipe
des Transphotographiques, une personne plein d’idées
et d’énergie, dont vous pouviez déjà lire
une interview dans « Pozytyw « (nr 11/12). Spillebout
a eu l’idée de faire vivre la photographie sur la côte
polonaise il y a quelques années déjà. Bien entendu,
Paris ne s’est pas fait en un jour, Transfotografia en est l’exemple.
La simplicité du dossier de presse ne laisse pas de doutes
: l’objectif de la première édition de Transfotografia
est avant tout d’exister. Mais un début modeste peut
annoncer une grande idée, surtout si la programmation est bien
organisée. Ce qui est le cas pour la programmation du festival
de Triville.

Transfotografia propose un panorama des stéréotypes
et complexes franco-polonais par le biais de la photographie. La photographie
va à la rencontre directe du spectateur : elle investit non
seulement le Musée de Sopot, la Galerie Photo ou le Centre
Culturel de Gdansk, mais aussi les pubs, cafés et clubs.
La programmation tourne autour de deux projets très importants
et actuels, coordonnés par deux curateurs exigeants : en Pologne
le projet « La Pologne maintenant, Teraz Polska » est
orchestré par Krzysztof Miekus, en France « Territoires
de fiction » par Wilfrid Estève.
Le projet « Teraz Polska” a déjà été
largement commenté dans la presse polonaise, y compris dans
« Pozytyw », nous allons donc nous concentrer sur le projet
français, particulièrement intéressant mais complexe.

Territoires de fiction recouvre à la fois
un laboratoire expérimental d’une portée singulière
et un projet ambitieux qui présente la France d’aujourd’hui
et ses 60.000 habitants – combien parmi eux se sentent vraiment
Français et qu’est-ce que cela représente, être
Français ? Le mythe du chic parisien, un béret et une
baguette dans la main, c’est du passé : l’immigration
et l’intégration désignent une nouvelle voie de
recherche de l’identité individuelle et collective.
Nous n’avons pas oublié les voitures brûlées
dans les banlieues, un signe des tensions sociales à l’œuvre
dans le pays et de la forte tradition des citoyens de manifester leurs
états d’âme : il suffit de mentionner la Révolution
française, mai 68, ou encore le championnat du monde du football
en 1998. Nous avons eu le sentiment que l’euphorie générée
par cette victoire a réuni tous les français, sans distinction
d’origine, de religion, de niveau de vie, d’orientation
sexuelle ou de camp politique : la société française
semblait, comme jamais, réunie sous la devise « liberté,
égalité, fraternité ».
Cependant, 4 ans plus tard, l’extrême
droite triomphe, et en 2005 la constitution européenne est
rejetée par référendum. Dans le contexte de ces
événements, observant une évolution de la société
française depuis dix ans, nous nous posons la question de savoir
si la France change irréversiblement ou subit seulement une
crise passagère ? 50 photographes, en collaboration avec des
artistes multimédias, des cinéastes et des régisseurs
du son ont fait face à cette question. Territoires de fiction
en est le résultat : un projet multimédia contenant
une série de photoreportages et des POM, de 2 minutes chacun
( Petit Objet Multimédia), à télécharger
sur son mobile ou son ordinateur, des affiches grand format exposées
en extérieur, dont l’accrochage constitue déjà
une performance, la participation de théâtres de rue
et de slam, la publication d’un livre contenant des photos et
l’enregistrement des conversations, et finalement un blog pour
les internautes agrémenté d’un forum animé
par des spécialistes. A cet égard, Territoires de fiction
constitue une surface d’échange d’opinions sur
la France où vivent ceux qui photographient et ceux qui sont
photographiés, en accord avec l’opinion que nous vivons
dans le monde que nous nous racontons et où nous pouvons apercevoir
uniquement ce que nous comprenons.

La France,
divisée en ces territoires c’est un palimpseste d’histoires
parfois drôles, parfois inquiétantes, parfois très
intimes. Nous retrouvons sur ces photos des paysages urbains et ruraux
(Brezillon, Lacotte, Rivière, Scaglia), mais aussi des tentes
de sans abris (Garat) ; des portraits de personnes fixant des yeux
l’écran à l’heure du journal télé
(Goldenstein), des portraits d’immigrés exclus en raison
de leur différence ( Brandstrom, Leki Dago, Pachabezian). Il
y a l’imam (Caupeil), la haute couture musulmane (Pernot et
Vignaux) et parisienne (Dautigny), il y a le monde de la distraction
pour tous et le Tour de France (Lebeuf). Il y a des intérieurs
domestiques (Merhak), les coulisses de la Maison de Radio France (Mirguet),
des queues interminables devant les cinémas, files d’attentes
dont un Polonais ne comprendra jamais le sens (Cincet). Le monde des
banlieues pauvres y est présent (Maillard, Muller) ainsi que
ces mêmes banlieues peuplées de voitures brûlées
après un incendie (Michel et Ross). Chacun de ces projet est
un morceau de miroir cassé qui enregistre un fragment de la
spécificité française, d’où sort
une série de portraits surprenants : Jacob photographie une
poubelle à différentes heures de la journée,
Loubaton des tonnes d’ordures triées, Dumont des bus
de nuit, Jacrot le RER, Guiches compose des mosaïques de personnes
dans les endroits publics, leur distance et leur solitude. Estève
et Lavoué enregistrent le fonctionnement d’une mastodonte
politique, Lavoué photographie des démonstrations et
Mirguet des caméras qui filment des rues en villes.

Territoires de fiction prouve que l’enregistrement
du monde consiste plutôt à transcrire différents
points de vue sur ce monde. Regarder signifie raconter une histoire,
et chaque narration est une fiction subjective. Selon la définition
du dictionnaire, la « fiction » est un mensonge, une invention
; un état imaginé pour des objectifs différents
: artistiques, pédagogiques ou méthodologiques. L’étymologie
latine est beaucoup plus sublime : fingere veut dire modeler (en argile);
donner la forme, imaginer, tandis que inventer se place au dernier
rang. Le projet français rend sa signification d’origine
au mot fiction : modeler le monde. Grâce à une passerelle
entre l’information et l’art, les Français s’engagent
socialement et les artistes se confrontent à la frustration
sociale, le manque de confiance pour la politique et la démocratie,
le regain d’intérêt pour les partis extrémistes
; ainsi que les problèmes liés à l’immigration
et l’intégration. Les questions sur la France d’aujourd’hui
sont les questions sur la France de demain et ce sont également
des questions sur le monde actuel en phase de changement. Des territoires
de fictions polonais ne font pas ici d’exception.

